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per amore del mondo Numero 7 - 2008

Un certain regard

En-deçà et au-delà de l’immigration, les femmes, l’Etat, la culture. Le cas de la France

                                                       

“Riconosciamo il carattere mistificatorio di tutte le ideologie, perché attraverso le forme ragionate di potere (teologico, morale, filosofico, politico), hanno costretto l’umanità a una condizione inautentica, oppressa e consenziente”.

Manifesto di Rivolta femminile (1970)

“Par fonction, (l’historien) débusque (les analystes littéraires de la culture) d’un statut prétendu de purs spectateurs en leur manifestant partout la présence des mécanismes sociaux de choix, de critique, de répression, en leur rappelant que c’est la violence qui toujours fonde un savoir. L’histoire est en cela, même si elle n’est que cela, le lieu privilégié où le regard s’inquiète”.

Michel de Certeau, “La beauté du mort” (1970)

(Ecrit en collaboration avec D. Julia et J. Revel)

“Si les nations qui composent (l’Occident) sont loin d’être les seules à avoir abusé dans l’histoire de la loi du plus fort, elles sont les seules, en revanche, à avoir produit l’appareil théorique -philosophique, moral et scientifique – de sa légitimation”.

Sophie Bessis, L’Occident et les autres. Histoire d’une suprématie (2001)

 

 

En recevant l’invitation de Diotima, j’ai été partagée entre l’attrait et l’inquiétude: attirée par la perspective d’un échange sur les nouvelles contradictions rencontrées par les femmes, j’étais préoccupée par les faibles ressources des sciences sociales sur cette question méconnue en France, où la sociologie est proche de ses origines positivistes malgré la volonté de certain-e-s de s’en détacher. De plus, je ne pouvais me situer qu’en partie dans le prolongement des recherches interdisciplinaires que j’ai contribué à impulser entre la France et l’Italie (Veauvy et Pisano 1997; Veauvy (dir.) 2004 b), puis entre les deux rives de la Méditerranée occidentale (Veauvy et al. (dir.) 2004 a) en gardant l’oeil sur la Méditerranée orientale, à laquelle se réfèrent, ou dont sont issus, nombre de travaux de femmes (cf. Abu-Lughod 1998, par exemple). Ce séminaire de Diotima m’est apparu comme une chance à saisir, et je remercie vivement Chiara Zamboni et Alessandra Pantano de leur généreuse invitation. Mon intervention sera porteuse de questions (plutôt que de réponses) sur les contradictions vécues actuellement par les femmes,  sur les hypothèques à lever pour les découvrir,  la mise en évidence de zones d’ombre ou d’oubli dans l’histoire des femmes et le féminisme lui-même, malgré les travaux disponibles auquel chacun(e) peut se référer (dont Perrot 2006).

Dans la perspective de porter un regard “philosophique-politique” sur les contradictions recherchées, que cache le symbolique dominant en en codifiant d’autres, en apparence impossibles à surmonter – global et local, Etat et marché, laïcité et religion, etc. -, je suis partie de l’expérience des années 1970-1980, en quête non pas d’un refuge contre le désarroi ou d’un objet d’histoire, mais d’un lieu de ressourcement. Les questions posées par les femmes allaient du rapport au corps au privé, à l’amour, à la sexualité, au travail, à tous les pans de notre histoire dont nous découvrions l’occultation en même temps que la richesse. Cette situation était ressentie comme intolérable en raison de la subversion du rapport à l’autre qui se dessinait, jusqu’à cet autre qui est soi.

Un  changement dans la conception du temps a marqué une rupture avec la linéarité, entre autres par des relectures variées du lien passé/présent par des femmes (dont Duroux 1993). Ces modifications étaient incompatibles avec le positivisme, qui est fort dans la culture française, mais cette difficulté n’a jamais été explicitée. L’ “histoire des femmes” a émergé d’une effervescence dans laquelle la démarche interdisciplinaire a pris le pas, dans une certaine mesure, sur les procédures disciplinaires subordonnées à l’accumulation des connaissances par domaines (Thébaud 2007). Des possibilités d’invention ont été entrevues dans la transversalité des questions et des pratiques, grâce aux échanges entre sciences sociales, littérature, psychanalyse et philosophie ; la séparation entre sciences sociales et philosophie n’était plus vue comme une condition de leur “scienficité”. Ce second point de vue est encore dominant à l’Université mais de plus en plus critiqué (passages et confrontations de plus en plus fréquents, mise en question des disciplines et de leurs frontières, entre autres dans J.L. Fabiani, Les philosophes de la République, Minuit, 1998, et dans l’ouvrage collectif Qu’est-ce qu’une discipline ?  Enquête / EHESS, 2006).

Qu’est-il advenu pendant ce temps du politique et de la politique, par et pour les femmes ? Loin d’être purement historique, cette question, que touchent de près les particularités de la situation française, doit être prise en compte pour mettre en lumière les contradictions vécues par les femmes. Si l’on sait depuis vingt ans que l’histoire politique a oppposé plus que toute autre discipline, longtemps et partout, une forte résistance “à l’inclusion de matériaux ou de questions sur les femmes et le genre” (Scott 1988, p. 144)[1], on sait moins que, dans les recherches menées en France, le rapport des femmes à la politique et à l’espace public a commencé à être pris en compte surtout à partir du bicentenaire de 1789 (G. Fraisse, philosophe (1989), M. Sineau, politologue (1988), entre autres). Le rythme a été lent (un ouvrage par an), avant d’exploser en 1997 avec sept ouvrages, dont  la majorité ont  un caractère collectif, interdisciplinaire et international. Loin de l’établissement d’un bilan, on cherche à approcher une difficulté cachée qui s’oppose à la prise en charge, théorique et pratique,  de la question femmes et politique en France,  particulièrement lorsqu’il s’agit de l’expérience des années 70, dont l’un des slogans était “changer la politique”. L’écriture féminine n’a peut-être pas été assez utilisée  pour “faire naître la conscience de soi comme sujet politique”,  conscience née, selon Carla Lonzi, “du groupe (d’autoconscience), de la réalité qu’a pu prendre une expérience collective non idéologique (…). Ce n’est qu’un pas, mais un pas de nature politique” (cit. par Veauvy, 2006, pp. 189-190). Pour l’auteure de Taci, anzi parla. Diario di una femminista, de E’ già politica et autres écrits[2], la “petite vérité” à laquelle elle se fiait allait ébranler les structures patriarcales dans la politique, la culture, le domestique et le privé. “La culture patriarcale est la culture de la prise du pouvoir” (Sputiamo su Hegel ,1970, p. 29).

Mon hypothèse est que les femmes, dans et par leurs pratiques, ont expérimenté  de nouvelles manières de faire de la politique dans les années 70, sans réussir en France à forger de nouveaux repères symboliques qui auraient comforté et légitimé leurs pratiques, ouvert l’espace d’une créativité pratique et théorique. Ce blocage a été/est encore lié à un déficit de subjectivité, dont témoignent d’abord la rareté des groupes d’autoconscience dans ce pays, puis le renversement de l’attitude du féminisme : jusqu’en 1981, il avait maintenu l’option de se tenir hors de la politique ; il l’a abandonnée après l’élection de Mitterand à la présidence de la République, sans que l’on ait des traces de discussions,  accordant désormais une importance majeure à la place des femmes dans les instances élues (le taux de présence des femmes à l’Assemblée nationale début 1997 était 5, 5 %, proche de ce qu’il était à la Libération, le plus bas d’Europe), et à partir de 1992 à la parité (loi du 6 juin 2000), mettant l’accent de plus en plus sur “femmes et pouvoir”.

Ces faits sont connus mais je tente ici de comprendre l’enchaînement des choix qui ont engagé l’avenir dans lequel nous nous trouvons. En fin de compte, le féminisme français ne s’était guère posé comme mouvement politique ou n’avait pu le faire ; il a été confronté à la sphère politique dans des termes qui lui ont été imposés de l’extérieur, et a répondu dans les années 80-9O à l’alternative duelle demeurée sans réponse dans les années 70 : faut-il que les femmes accédent ou non à la cité interdite ? (Perrot 2006). Or le contexte des années 80 favorisait bien moins la perspective de “faire autrement de la politique” (Boccia, 2004) qu’un retour à l’idéologie du progrés, qui se traduit parfois maintenant dans la hantise d’atteindre un point de non-retour dans la présence “politique” des femmes –  repérable dans la presse et les revues scientifiques en termes statistiques ou quantitatifs (taux de présence, croissance des droits, etc.).

Plus récemment, l’histoire des femmes a été considérée comme subversive parce qu’elle a rendu visible l’ordre des sexes et des sexualités (Bard, 2004, p. 260), mais sans que cet ordre soit relié à une critique de la politique, de l’Etat, de la culture dont il est porteur. Quoique des historiennes féministes maintiennent une réserve ou distance critique à l’égard de celui-ci (Thébaud, op. cit.), on ne peut que s’interroger sur “la floraison d’associations et de structures nouvelles dans le champ des études femmes/genre/féministes (depuis 1995)”, encouragée par “le féminisme d’Etat” (Bard, op. cit., p. 260 et pp. 264-265), dont la définition s’est précisée, me semble-t-il, plus tard. Dans le classement récent du féminisme français comme “féminisme d’Etat” (Bereni et Revillard, 2007), le plus impressionnant est l’oubli de l’expérience des années 70, grâce à une filiation provenant exclusivement de l’action traditionnelle des partis politiques (commissions “femmes”, etc.). L’originalité du féminisme est effacée, les contradictions non résolues qui jalonnent son histoire sont ensevelies.

Si la passion pour l’histoire des femmes s’est développée dans les années 70-80, et au-delà, en privilégiant de temps à autre, contre toute attente, le caractère étonnament ancien de leur rapport à la politique, il est possible que ce lien présent/passé ait servi de substitut à une créativité inconsciemment ressentie comme impossible en raison de fondements  “nationaux” cachés, attenant au régistre de l’étatique et de la culture qui lui est consubstantielle. L’interdisciplinarité et les échanges internationaux nous ont mis sur la voie de leur découverte, comme dans un chantier archéologique. Par exemple, l’expression publique des femmes a emprunté en France et en Italie, avant le suffrage masculin, des formes intermédiaires entre journalisme, tract et littérature, publiées au rythme des ébauches du système représentatif. Laura Pisano et moi-même (1997, 1ère éd. 1994) avons tenté de mettre en relief la nouveauté et l’effet de rupture que ces écrits à caractère éphémère ont pu engendrer, effet dissimulé ou colmaté jusqu’à ce que le féminisme contemporain en re-découvre le sens.

L’histoire des femmes de la Révolution française avait connu un moment inaugural au seuil des années 1970 (Duhet, 1971), lorsque le politique tendait à être distingué du civisme. C’est là un signe  que c’est  le féminisme, plutôt que le bicentenaire de “1789”, qui a été à l’origine de recherches nouvelles sur “les femmes de la Révolution” et le rapport des femmes à la politique. Le caractère pionnier de certains travaux anglo-saxons en est un autre.

Le féminisme français a suscité dans sa période initiale moins de recherches sur les “femmes de la Révolution” que sur celles de la Monarchie de Juillet – dont les saint-simoniennes -, et celles de “1848”. L’affinité, sélective, qu’entretient le féminisme des années 7O avec le féminisme saint-simonien se rattache à la quête des origines. La proximité des slogans tels que “Le privé est politique”, “changer la politique”, avec les thèmes du journal des “prolétaires saint-simoniennes” (La Femme libre, 1832-1834, premier périodique au monde, jusqu’à nouvel ordre, à avoir été rédigé par des femmes et pour les femmes), de même que la nouveauté du langage forgé par les femmes en ces deux moments, suggèrent que leurs luttes, leurs projets, leurs rêves même, ont un impact sur le politique en tant qu’il est irréductible à l’étatique. Porteuses d’une critique du système représentatif historiquement réalisé, ces manifestations peu visibles témoignent de la capacité d’intervention des femmes dans les origines de la démocratie et de leur quête d’un nouvel ordre symbolique. Elles nous restituent un possible que l’histoire a rendu impensable, illustrant a contrario  ce que P. Bourdieu a nommé “le coup d’Etat” (“De l’Etat”, cours inédit, Collège de France, 1990-1993).

L’expérience des saint-simoniennes et celle des femmes de la Révolution ont fait l’objet d’un véritable refoulement, impossible à saisir directement puisqu’il met en jeu l’ordre symbolique inconscient. Aucune politique de la mémoire, aussi fort en soi le souci aujourd’hui – jusqu’au “devoir de mémoire” dont Emmanuel Terray (2006) a montré les abus -, ne pourra donner accès à cet ordre impossible à contenir dans des limites strictes. D’autant que notre mémoire est souvent une mémoire d’Etat, dépendante des commémorations. Mais la levée de la censure qui a frappé les saint-simoniennes pendant plus d’un siècle a été possible lorsque la perspective de faire autrement de la politique a pris corps pour les femmes (cf la revue Les révoltes logiques , années 70). Les “prolétaires saint-simoniennes” sont alors sorties du rejet auquel les avaient condamnées les féministes de la IIIe République pour motif d’anarchisme (non-revendication du droit de vote, reconnaissance de “l’amour libre”), excepté la sociologue Marguerite Thibert (1926).

 

Faut-il considérer que les Français ont intériorisé l’Etat, comme certains observateurs le pensent ? L’histoire serait-elle dans ce pays la principale ou l’unique modalité de subjectivation ouverte aux femmes  (parallèlement à la psychanalyse ou en intrication avec elle) avant que cette hypothèque ne soit levée? Pourra-t-elle l’être sans que les femmes prennent des initiatives en ce sens ? Les contradictions véhiculées par le symbolique dominant (cf ci-dessus) sont liées à l’Etat passé maître sur ce régistre qui est articulé au droit, à la Loi, à la République, à la laïcité, à la religion, à la démocratie. Enfin comment se défaire de l’approche binaire propre à la métaphysique occidentale, demeurée très prégnante dans l’expression du rapport des femmes à la politique alors même qu’elle voile les contradictions qu’elles vivent, en silence le plus souvent (Rosa, 2001 ; Veauvy, 2004)[3] ?

 

On livrera en vrac quelques pistes  :

 

I/ (Re)partir de soi

 

En 2007, j’ai eu une conversation avec une animatrice chargée de la question des “droits des femmes” dans une municipalité socialiste de la banlieue nord de Paris : elle cherchait pour le 8 mars une intervenante ayant mené des recherches “à caractère non idéologique”. Ayant retenu l’ouvrage collectif Les femmes entre violences et stratégies de liberté. Maghreb et Europe du Sud (Veauvy et al. (dir.), 2004 ), elle disait se vivre au point de rencontre de deux “poussées” très différentes :

– les attentes des femmes de sa commune, souvent originaires de l’immigration en provenance de plusieurs pays, qui cherchent à prendre en mains leur vie, à résoudre des difficultés de tous ordres.

– la ligne d’intervention dictée par les élus municipaux : enseigner/pratiquer l’universalisme républicain.

 

Cette ligne tranche avec celle  des femmes : selon l’animatrice, “elles négocient leur identité, avec elles-mêmes et avec l’autre, au coup par coup, dans chaque circonstance”.

Ces réflexions, stupéfiantes dans leur brièveté, éclairent  :

– le rôle irremplaçable de la prise de parole au moment où, parallèlement à la scolarisation et à la professionnalisation, s’accroît pour les femmes issues de l’immigration le processus de ghettoïsation (urbaine, familiale, intellectuelle). Or “les femmes représentent environ la moitié des migrants récemment arrivés dans les Etats-membres de l’Union européenne (…). Elles sont même majoritaires dans certains pays et courants migratoires. La migration des femmes seules se développe, y compris dans des flux migratoires traditionnellement dominés par les hommes”, selon Mirjana Morokvasic et Christine Catarino (Plein droit , déc. 2007) (cit. par Christian Salmon, Le Monde, 8 mars 2008, p. 33).

– la position de médiatrice de l’animatrice devant choisir comme intervenantes pour le 8 mars des femmes détentrices d’un savoir officiel et sur le nom desquelles il y aura consensus avec ses employeurs. La situation est la même dans les communes voisines (Françoise Héritier, par exemple, a été retenue dans l’une d’elles).

– La sphère politique – plus exactement la sphère étatique qui n’en est qu’une partie mais tend à l’envahir – ignore le besoin et, plus profondément, le désir des femmes. Un catéchisme, fût-il républicain, tend à être enseigné. On ne peut que penser aux catéchismes ainsi nommés qui ont fleuri en 1848. La parité comme nouveau catéchisme ? N’est-il pas périlleux de rechercher une “dé-symbolisation de la différence des sexes”, comme le propose Joan Scott dans son dernier ouvrage (Parité , 2006) ? La crise du système représentatif s’aggrave. Les femmes originaires de l’immigration sont recherchées par les responsables politiques pour figurer sur les listes électorales (figurantes plus que représentantes). La médiatisation, terrain de déploiement de la concurrence, entretient la confusion entre techniques de communication et relations d’échange.

Comment articuler la culture (richesse et diversité des pratiques) et le politique qui s’étiole ? Comment affronter  une  pensée tendanciellement unique, un prêt à penser défavorable à l’invention des femmes et à la démarche nommée par Françoise Collin et P. Deutscher Repenser le Politique ? Comment repenser le politique à partir de soi et d’expériences non encore nommées, telles que celle de l’animatrice chargée des droits des femmes ?

 

II/ Proposer une critique féministe de l’Etat et de son rapport à la culture

 

Il est un contraste qui nous interpelle, entre d’une part l’existence d’analyses critiques de l’Etat, faisant l’objet en France d’ouvrages ou d’articles depuis 1970 surtout, d’autre part le quasi-silence des femmes et  féministes à propos de cette question peu visible mais cruciale[4].

Voici quelques références, chronologiquement positionnées entre le point de vue de Georges Burdeau (L’Etat, 1970) – “Personne n’a jamais vu l’Etat (…). N’ayant d’autre réalité que conceptuelle, il n’existe que parce qu’il est pensé” (pp. 13-14) – et celui de Philippe Simonnot (L’invention de l’Etat , 2003) ; cherchant à percer l’énigme que continue à représenter l’Etat, il  met en oeuvre les outils que l’économiste peut utiliser à cette fin (analyse économique du Droit pour laquelle la France accuse un retard de quarante ans sur les Etats-Unis). La meilleure partie de “l’histoire” est, selon lui, “celle où l’on tatonne le long du mur de la connaissance avant de trouver la faille” (p. 11). Au total, l’Etat est le premier système d’exploitation de l’homme par l’homme, et il a été inventé à cette fin.

D’autres auteurs peuvent être cités entre ces deux “extrêmes” (théoriques et chronologiques), dont :

– Henri Lefebvre (De l’Etat, 1 et 2, 1976 ;  3,1977 ; 4, 1978).

– Michel de Certeau, “Le langage de la violence” (Le Monde diplomatique, janv. 1973, maintenant dans La culture au pluriel, 1974), selon lequel la “légitimité (de l’Etat) ne lui vient pas des procédures qui le régularisent ou qu’il ordonne, mais de l’autorité qui leur est reconnue et qui combine à un ‘renoncement’ des individus les capacités que leur offre une organisation du groupe. Ce que le pouvoir légitime interdit s’appuie sur ce qu’il permet (ou rend possible) de faire et de penser” (pp. 99-100).

– Pierre Bourdieu (“De l’Etat”, Cours au Collège de France, 1990-1993, inédit) a développé une approche socio-génétique de l’Etat, dans laquelle le symbolique n’existe que dans un “marché” spécifique, le marché des “biens symboliques”.

– Laënnec Hurbon a été le premier à penser l’articulation entre la construction de l’Etat moderne et l’esclavage dans les Amériques, en sortant de l’universalisme abstrait pour rompre avec les tendances à l’hypostasie de l’Etat (“Esclavage moderne et Etat de droit”, in Pour une sociologie d’Haïti au XXIe siècle. La démocratie introuvable, Karthala, 2001 ; cf aussi “Esclavage, femmes et religions”, in Veauvy et al. (dir.), 2004).

On se réfèrera évidemment au texte célèbre de Louis Althusser, “Les appareils idéologiques d’Etat”, et à Pierre Legendre, historien des institutions et psychanalyste (dont son premier ouvrage, L’amour du censeur. Essai sur l’ordre dogmatique, le Seuil, 1974, et de nombreux ouvrages postérieurs à celui-ci).

 

Il faut revenir à l’Etat en partant des pratiques dans lesquelles se matérialise son existence ou, inversement, par lesquelles individus ou groupes affrontent son emprise, cherchant (ou non) à transformer le politique pour qu’il ne soit plus déterminé par l’étatique. Dans cette perspective, M. de Certeau a mené une analyse exemplaire autour d’un personnage-clé du Second Empire, Charles Nisard, auteur d’une Histoire des livres populaires (1854, 2e éd. 1864) qu’il qualifie de livre initiateur des études consacrées à la littérature de colportage. Dans son texte “La beauté du mort” (1974), il montre qu’ “une répression politique est à l’origine d’une curiosité scientifique : l’élimination des livrets jugés subversifs et immoraux (…).

” Au commencement, il y a un mort

(…)

“En quêtant une littérature ou une culture populaire, la curiosité scientifique ne sait plus qu’elle répète ses origines et qu’elle cherche ainsi à ne pas rencontrer le peuple”.

Après l’échec de 1848, suivi de la restauration de l’Empire, une commission permanente est établie pour l’examen des livres de colportage (30 nov. 1852). Cette littérature est ainsi retirée au peuple, réservée aux lettrés et aux amateurs. “De ce qu’on avait maté, on pouvait faire un ‘objet’ scientifique”. Ainsi est constituée la place d’où se tient le discours savant, même si ses auteurs l’ignorent. Trois régions semblent absentes de ces études : l’enfant (mais le peuple est vu comme un enfant), la sexualité, la violence – autant de régions importantes pour la pensée féministe. “La littérature scientifique (…) ne résoudra pas ses contradictions internes tant que ce geste fondateur sera ‘oublié’ ou dénié “. Il serait important de mettre cette problématique à l’épreuve pour les commencements de l’Histoire des femmes, face à “l’oubli” des nouvelles manières de faire de la politique qui s’en est suivi.

Dans son roman Démolir Nisard, Eric Chevillard (Minuit, 2006) “rêve d’un livre sans Nisard” en se référant à Désiré (frère de Charles), auteur d’une Histoire de la littérature française où cet auteur distingue deux morales, la grande et la petite. “Parfois, une grande tristesse monte en moi comme une vague, comme une nausée, et c’est parce qu’il y eut Nisard, parce qu’il y a Nisard (…). La lutte pour son éradication sera longue”. Ce roman  déconstruit la culture étatique, saisie par E. Chevillard comme un processus historique, en partant d’un historien de la littérature au service de l’Etat. Ce même roman montre que l’écriture littéraire peut être un moyen plus adéquat et plus dynamique que les procédés des sciences sociales pour favoriser la prise de conscience de ce qui a été intériorisé et considéré comme une valeur, tel l’Etat devenu avec la modernité “le référent ultime du discours des hommes”, selon une expression de P. Legendre.

L’articulation des textes avec une histoire politique explique seule, selon M. de Certeau, la construction du ou des regards portés sur eux. Mais une histoire politique nous manque, selon le philosophe Jacques Rancière commentant L’Histoire des femmes en Occident (Duby et Perrot (dir.), 5 vol.) : celle qui serait “une histoire (…) des formes et des chances d’apparition de sujets sur une scène de communauté ; une histoire du visible commun et du combat pour la visibilité, une histoire des regards et non des représentations. Rater l’achèvement, c’est relancer l’aventure” (in Femmes et Histoire, Duby et Perrot (dir.), 1993, p. 61).

 

III/ Articuler approche post-coloniale et prise de parole des femmes

 

Le mouvement des femmes a eu pour effet, plus ou moins directement, de transformer le rapport enquêteur/enquêté dans la pratique sociologique. Ce n’est pas la seule “écoute” de l’interlocuteur ou de l’interlocutrice qui s’en est trouvée modifiée, mais le statut de la parole des femmes dans cette discipline (Touraine 2006, par exemple).

Dans le Japon de la fin des années 1980, la prise de parole en public de Kim, d’origine coréenne, l’une des rares survivantes des femmes qui avaient été enrôlées comme “Comfort women” au service de l’armée japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale, a eu un retentissement immense, non seulement pour les survivantes de cet esclavage sexuel,  majoritairement originaires de Corée (alors colonie japonaise), mais pour  les femmes elles-mêmes (les féministes avaient agi depuis plusieurs années pour renverser publiquement la représentation de la prostitution et des prostituées), pour la construction de l’histoire et pour la communauté des historiens dans son rapport à la communauté nationale, à la politique, au monde. La sociologue Chizuko Ueno a analysé dans ses dimensions plurielles (dont le post-colonial) cet évènement (cf Veauvy et al. (dir.), 2004), lequel ne cesse de rebondir au Japon jusqu’à ce jour, et d’y avoir des retentissements inattendus.

L’approche post-coloniale pénètre difficilement en France, surtout lorqu’il apparaît qu’elle ne se réduit pas à l’addition d’un  domaine de recherche négligé jusque-là, mais ouvre à un remaniement profond de l’histoire comme telle, ainsi que des rapports de l’Occident avec “les autres” (Bessis 2002). L’approfondissement de la recherche sur l’Etat montrera probablement que le “blanc” qui en censure la place, y compris dans la plupart des travaux concernant les femmes, est indissociable du phénomène colonial et de l’esclavage, liés l’un à l’autre et à l’Etat lui-même beaucoup plus étroitement qu’on ne l’a cru. Comment remettre en cause l’appareil théorique légitimant la domination de l’Occident, dans laquelle les femmes des pays colonisateurs et les femmes des pays colonisés occupent des positions différentes, le cas échéant contradictoires (à partir de l’immigration par exemple), ne pouvant être dépassées que dans une action commune articulée à l’échange entre femmes ? Cette mise en cause atteint/atteindra la constitution de la Science comme telle. C’est pourquoi elle s’avère si difficile, engendrant en France une réaction de repli et de clôture qui commence à être étudiée dans sa genèse et ses effets (Mmembé 2000 ; Cusset 2005, entre autres). Tout récemment le rôle de l’histoire coloniale (“mission civilisatrice”) dans la construction de l’identité politique française a été étudié par un chercheur italien (Costantini 2008, 1ère éd. en italien 2006).

L’absence des thématiques de l’esclavage, de la colonisation et du post-colonial dans l’oeuvre des grands philosophes français de la seconde moitié du XXe siècle a fait l’objet d’un constat récent ; cette absence n’a pas encore reçu d’explication (cf. Bresc et al. (dir.) 2008, Introduction). Les insuffisances des sciences sociales ne sont donc pas seules en cause dans les difficultés rencontrées en France pour mettre en lumière les nouvelles contradictions rencontrées par les femmes, en prenant pour point de départ l’immigration, comme nous tentons de le faire. Plutôt que d’enfermer les femmes immigrées dans un groupe social parmi d’autres, que l’on juxtapose ensuite les uns aux autres, nous proposons de rechercher la prise de parole et l’échange entre femmes, d’où pourraient émerger les nouvelles catégories que nous recherchons.

Les catégories binaires qui ont fait les beaux jours du fonctionnalisme (avance/retard, Nord/Sud, barbarie/civilisation, etc.), dans lesquelles la condition féminine constituait une unité de mesure, doivent être abandonnées. Il en est de même de la grande narration, si longtemps sous-tendue par la croyance au progrès, en cours de résurgence pour “la cause des femmes” en France, on l’a vu. “Ce que la critique coloniale met en discussion est la possibilité d’articuler autour de ce vecteur spatio-temporel (…) une image linéaire et progressive du temps historique” (Mezzadra 2006). Il ne s’agit plus d’une critique culturelle de l’euro-centrisme, mais d’un déplacement de l’histoire moderne, ce que cherche ou a cherché aussi le féminisme, sous de multiples formes (sans toujours l’expliciter), notamment dans la figure du “sujet imprévu” de Carla Lonzi.

 

           

Bibliographie

 

– Abu-Lughod Lila (Editor) (1998), Remaking women. Feminism and modernity in the Middle East, Princeton (N.J.), Princeton University Press, “Princeton studies in Culture/Power/History”.

 

– Bard Christine, Baudelot Christian, Mossuz-Lavau Janine (dir.) (2004), Quand les femmes s’en mêlent. Genre et pouvoir, Paris, La Martinière

 

– Bereni Laura et Revillard Anne (2007), “Des quotas à la parité : ‘féminismme d’Etat’ et représentation politique (1974-2007)”, Genèses, sciences sociales et histoire, “Femmes d’élection”, 67, Juin 2007, pp. 5-23.

 

– Bessis Sophie (2002), L’Occident et les autres. Histoire d’une suprématie, Préface inédite de l’auteure, Paris, La Découverte/Poche, Essais (première éd. 2001).

 

– Boccia Maria-Luisa (2004), “Faire autrement de la politique. Théorie et pratique dans le féminisme italien”, in Christiane Veauvy, op. cit., 2004 b, pp. 271-278.

 

– Bresc Henri, Dagher Georges et Veauvy Christiane (dir.) (2008), Politique et religion en Méditerranée, moyen-âge et époque contemporaine, Paris, éd. Bouchène.

 

– Burdeau Georges (1970), L’Etat, Paris, Le Seuil, “Points/Politique”.

 

– Collin Françoise et Deutscher Pénélope (2006), Repenser le Politique, Paris, Campagne Première (cf le Compte-rendu de Françoise Duroux dans les Lettres de la Société française de Psychanalyse, 2007).

 

– Costantini Dino (2008), Mission civilisatrice. Le rôle de l’histoire coloniale dans la construction de l’identité politique française, Editions La Découverte, “textes à l’appui/études coloniales” (1ère éd. en italien, PLUS, 2006).

 

– Cusset François (2005), French Theory. Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux Etats-Unis, Postface de l’auteur à la 2e édition, Paris, La Découverte (Poche, Sciences humaines et sociales) (1ère éd. 2003).

 

– De Certeau Michel (en collaboration avec Dominique Julia et Jacques Revel) (1974), “La beauté du mort. Le concept de ‘culture populaire’ “, in La culture au pluriel, Paris, Union Générale d’Editions, coll. 10-18, chapitre III, pp. 55-94 (1ère éd. Paris, 1970).

 

– Duhet Paule-Marie (1971), Les femmes et la Révolution  1789 – 1794, Paris, Gallimard, coll. “Archives”.

 

– Duroux Françoise (1993), Antigone encore. Les femmes et la loi, Paris, éd. Côté-femmes.

 

– Fraisse Geneviève (1995), Muse de la Raison. Démocratie et exclusion des femmes en France, Paris, Gallimard, 2e édition augmentée d’une préface de l’auteure, Folio-Histoire n° 68 (1ère éd. 1989).

 

– Mezzadra Sandro (2006), “Temps historique et sémantique politique dans la critique post-coloniale”, Multitudes, “Postcolonial et politique de l’histoire”, n° 26, pp. 75-93.

 

– Mmembé Achille (2000), De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, Paris, Karthala.

 

– Perrot Michèle (2006), Mon histoire des femmes, Paris, Seuil / France Culture.

 

– Rosa Silvia (2001), “Un supplemento dal nome poco cospicuo. Linguaggio, genere e studi storici”, Storica, 20-21, Anno VII, pp. 59-88.

 

– Scott Joan W. (1988), “Genre : une catégorie utile d’analyse historique”, Les Cahiers du GRIF, n° 37-38, Le Genre de l’Histoire, printemps 1988, Paris, Tierce, pp. 125 – 154 (1ère publication dans The American Historical Review, 5, déc. 1986, trad. it. dans Rivista di storia contemporanea, 4, 1987).

 

– Simonnot Philippe (2003), L’invention de l’Etat. Economie du Droit, Paris, Société d’édition Les Belles Lettres.

 

– Sineau Mariette (1988), Des femmes en politique, Paris, Economica.

 

– Terray Emmanuel (2006), Face aux abus de mémoire, Préface de Christian Bromberger, Arles, Actes Sud.

 

– Thébaud Françoise (2007), Ecrire l’histoire des femmes et du genre, Préface d’Alain Corbin, Lyon, ENS Editions, Coll. “Sociétés, Espaces, Temps”, 2e édition, revue et augmentée, de Ecrire l’histoire des femmes (1998).

 

– Touraine Alain (2006), Le monde des femmes, Paris, Fayard.

 

–  Veauvy Christiane, Rollinde Marguerite et Azzoug Mireille (dir.) (2004), Les femmes entre violences et stratégies de liberté. Maghreb et Europe du Sud. Paris, Ed. Bouchène.

 

– Veauvy Christiane et Pisano Laura (1997), Paroles oubliées. Les femmes et la construction de l’Etat-nation en France et en Italie   1789 – 1860, Préface de Michelle Perrot, Paris, Armand Colin (1ère éd. Rome 1994).

 

– Veauvy Christiane (2004 a), “Histoire, violence et subjectivité. Le rapport des femmes à la politique et la Méditerranée”, in Veauvy et al. (dir.), op. cit., pp. 371-381.

 

– Veauvy Christiane (2004 b) (dir.), Les femmes dans l’espace public. Itinéraires français et italiens, Paris, Ed. de la Maison des Sciences de l’Homme.

 

– Veauvy Christiane et Pisano Laura (2006), “La pensée de la différence et les femmes de la Méditerranée”, in Carmen Boustani et Edmond Jouve (dir.), Des femmes et de l’écriture. Le bassin méditerranéen, Paris, Khartala, pp. 183-210.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1]              On se reportera en particulier à la collection des Cahiers du GRIF  et à l’article de Françoise Colin “Féminisme contemporain et espace public” ( in Veauvy 2004 b).

[2]              Nous nous référons , pour tous les textes de Carla Lonzi et du groupe “Rivolta Femminile”, à l’édition “Scritti di Rivolta Femminile” (Milan, années 1970)

[3]              A propos de la parité, par exemple, la revue Nouvelles Questions Féministes  a organisé dans les années 1990 un débat autour de l’alternative “Parité pour / parité contre, auquel elle a consacré deux numéros.

 

[4]              Voir Nouvelles questions féministes, “Les femmes et l’Etat”, 1984, vo. 6, n° 67; Les Cahiers du Genre, dont “Féminisme(s). Penser la pluralité” (n° 39, 2005) et “Féminisme(s). Recompositions et mutations”, hors série 2006. Voir aussi, pour une approche différente, Françoise Duroux (1993).